Protection des défenseuses des droits humains : ce que la concertation dans les bureaux du RFLD à Dakar dit du décalage entre normes continentales et réalité de terrain

Trente acteurs institutionnels, diplomatiques et de la société civile réunis dans la même salle à Dakar pour parler d’une seule question : pourquoi, malgré un corpus juridique continental robuste, les défenseuses des droits humains en Afrique de l’Ouest demeurent-elles structurellement exposées ? La réponse, articulée mardi à la concertation organisée par le Réseau des Femmes Leaders pour le Développement (RFLD), pourrait redessiner durablement le débat continental.

La concertation, tenue à huis clos sous la règle de Chatham House à l’occasion du lancement officiel du Bureau de Dakar de RFLD, a articulé une thèse intellectuelle qui ne devrait pas passer inaperçue dans les capitales africaines, à Banjul siège de la CADHP, ni dans les chancelleries européennes engagées dans le soutien aux droits humains en Afrique de l’Ouest. La thèse : le système africain des droits humains n’est pas sous-développé en instruments. Il est sous-développé dans les mécanismes par lesquels la société civile, et les défenseuses spécifiquement, peuvent convertir les décisions continentales en protection nationale.La formule est du Professeur Mabassa Fall, juriste sénégalais et expert senior reconnu du système africain des droits humains. Elle a été endorsée par l’Honorable Professeur Remy Ngoy Lumbu, Rapporteur spécial sur les défenseurs des droits humains et Point focal sur les Représailles en Afrique de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), dans son intervention substantive d’ouverture. Cette double endorsement — la voix juridique académique et la voix institutionnelle continentale — donne à la thèse un poids politique considérable.

Les conséquences sont substantielles. Pour les États ouest-africains, parties au Protocole de Maputo et à la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, la conversation continentale glisse de la création normative vers la mise en œuvre opérationnelle. Pour les défenseuses sur le terrain — particulièrement dans les contextes sahéliens du Mali, du Burkina Faso, du Niger et de la Guinée, où l’espace civique s’est contracté significativement —, c’est la reconnaissance institutionnelle que le défi qu’elles affrontent au quotidien n’est pas un problème de droit, mais un problème de mécanismes opérationnels que les architectures institutionnelles existantes peinent à construire.La concertation a également posé un autre signal politique. Le Royaume de Suède, représenté par Son Excellence Catharina Cappelin, Ambassadrice du Royaume de Suède au Sénégal, accompagnée de Madame Khady Touré, Chargée de Programme et Affaires Politiques de l’Ambassade ; et la République Fédérale d’Allemagne, représentée à trois niveaux institutionnels (Madame Henriette Wolf à l’Ambassade ; Madame Katja Roeckel et Monsieur Mathias Muehlhans à GIZ Sénégal), ont marqué leur engagement public au plus haut niveau.Cette triple représentation allemande à Dakar mardi est, en soi, une signature politique.

Elle reflète le degré de maturité de la relation que le Ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement (BMZ) et la GIZ ont construite avec RFLD à travers deux instruments structurants : la co-présidence par RFLD du Conseil Consultatif du Programme SEA-T (Society. Equality. Africa – the Transformation), programme phare allemand sur le genre en Afrique ; et la mise en œuvre par RFLD de l’Initiative Afroféministe pour le Développement des Droits Humains en Afrique de l’Ouest Francophone (AIHRDFWA), travaillant en concertation avec les autorités nationales de huit pays francophones de la région.Du côté suédois, l’engagement avec RFLD passe par Sida, l’Agence Suédoise de Coopération Internationale au Développement, qui finance RFLD comme partenaire du consortium NAFASI. NAFASI, le mot swahili pour espace, est une initiative de trois ans visant à défendre l’espace civique numérique africain. L’initiative s’attaque à des enjeux convergents que les États africains et leurs partenaires identifient désormais en termes similaires : un paysage numérique africain qui empower simultanément la mobilisation civique et la répression étatique ; une désinformation alimentée par l’intelligence artificielle qui interpelle les régulateurs publics ; et une répression numérique de plus en plus genrée, avec la Violence Basée sur le Genre Facilitée par la Technologie utilisée comme tactique politique délibérée pour réduire au silence les femmes dans la vie publique.Madame Hannah Forster, actuelle Directrice exécutive du Centre Africain pour la Démocratie et les Études des Droits de l’Homme (ACDHRS, Banjul) et fondatrice historique du Forum des ONG auprès de la CADHP, est venue à Dakar avec une autorité institutionnelle particulière. Le Forum des ONG auprès de la CADHP est l’espace par lequel la société civile africaine engage le système continental des droits humains comme pair institutionnel depuis les années 1990. Sa présence à Dakar a inscrit la rencontre dans cette mémoire institutionnelle longue.Des défenseuses des droits humains invitées depuis le Mali, le Burkina Faso, le Niger et la Guinée étaient présentes. L’une d’elles a articulé la posture collective en une formule qui pourrait marquer :« Nous ne sommes pas venues pour de la sympathie. Nous sommes venues pour la solidarité, la protection, et la lignée d’engagement que cette salle a reconnue. »Côté sénégalais, la rencontre a réuni des organisations féministes nationales — LIBERA, ActionAid Sénégal, l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS), JGEN Sénégal, FAADEV, le Collectif des Féministes du Sénégal — ainsi que Madame Aissatou Kanté, Juge au Pool Judiciaire Financier, et la Direction Genre de la Police Nationale du Sénégal. Cette présence des institutions opérationnelles sénégalaises souligne que la concertation s’inscrit dans un dialogue avec les administrations publiques nationales, pas en parallèle ou contre elles.RFLD lève actuellement entre 15 et 50 millions USD sur sa période stratégique 2026-2028, structurée autour de huit axes programmatiques.

La question opérationnelle posée par le Professeur Fall et endorsée par le Rapporteur spécial Ngoy Lumbu trouvera sa réponse, en partie, dans la capacité de RFLD à transformer cet engagement de mobilisation de ressources en résultats opérationnels au niveau pays. Dakar, mardi 16 juin 2026, a marqué un moment dans cette trajectoire.

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